Soirée Partagée

·

Published 8/22/2026
6views
cover image

Mon téléphone vibre sur la table basse. Un message. Puis un autre. Puis trois d’un coup.

Je regarde l’écran, et je sais déjà. C’est elle. Camille. Le ton de ses messages est différent le soir. Plus court. Plus électrique. Elle ne m’écrit pas pour me demander ce que je veux manger demain.

Je déverrouille le téléphone. Mon pouce glisse sur le verre trempé, et la première notification s’ouvre.

*« Je suis dans l’ascenseur. »*

Je me cale dans le canapé. La télé est allumée, mais je n’entends plus rien. Juste le battement de mon cœur, un peu plus vite qu’il y a trente secondes.

*« L’appartement est au septième. Un mec m’a ouvert. Grand, brun, les yeux clairs. Il s’appelle Mathias. »*

Je pose la télécommande. Je ne la regarde même pas.

*« Il porte un jean noir et une chemise blanche. Les manches relevées jusqu’aux coudes. Il a des avant-bras musclés. Je les ai regardés quand il m’a fait entrer. »*

Elle sait que je lis ça. Elle sait que je suis chez moi, seul, en jogging, à attendre ses mots comme un gamin devant une boîte de nuit dont il n’a pas l’âge. Elle écrit pour moi. Pour nous. Pour ce jeu qu’on a construit sans jamais le nommer.

*« L’appartement est immense. Baies vitrées sur tout le mur. Paris en dessous, les lumières qui tremblent. Il y a une odeur d’encens, pas lourd, juste assez. Et des canapés bas, blancs, profonds. On dirait un showroom. »*

Je réponds. Juste un mot.

*« Continue. »*

Mon téléphone vibre encore.

*« On est six. Trois mecs, trois filles. Moi et deux autres nanas. Les mecs discutent près du bar. L’un d’eux tient une bouteille de whisky, il sert sans demander. L’autre est plus vieux, la cinquantaine, costume sans cravate. Il a l’air de diriger quelque chose. Peut-être juste la soirée. »*

Je m’avance sur le canapé. Mes coudes sur mes genoux. Je ne suis pas en train de lire des messages. Je suis dans cette pièce avec elle. Je vois les canapés blancs. Je sens l’encens. J’entends le glacon contre le verre.

*« Mathias est resté près de moi. Il m’a demandé si je voulais boire quelque chose. J’ai dit oui, juste pour qu’il s’éloigne et que je puisse le regarder marcher. Il a une belle démarche. Pas arrogante. Sûre. »*

Elle me taquine. Elle sait que je veux les détails bruts, pas la poésie. Mais elle me donne les deux, parce qu’elle aime écrire autant que je lis. Elle construit la scène pour moi, un mot après l’autre, comme on allume des bougies dans une pièce sombre.

*« Le vieux en costume s’est approché de la fille brune assise en face de moi. Il lui a touché l’épaule. Elle a levé les yeux, et elle a souri. Pas un sourire timide. Un sourire qui dit “vas-y”. Il s’est penché, lui a murmuré quelque chose à l’oreille. Elle a ri. Puis elle s’est levée. Ils ont disparu dans un couloir. »*

Je relis le message deux fois. L’image reste. La fille brune. La main sur l’épaule. Le rire. La disparition.

*« Il reste deux mecs et deux filles. Moi comprise. L’autre nana, elle s’appelle Léna. Elle est rousse, les cheveux longs, un pull large qui glisse sur une épaule. Elle discute avec le mec qui servait le whisky. Il est jeune, peut-être trente ans, une barbe de trois jours. Il la regarde comme s’il avait faim. »*

Je veux lui demander ce qu’elle porte. Mais je ne veux pas couper son élan. Elle me le dira. Elle me dit toujours tout. Elle garde le meilleur pour la fin.

*« Mathias revient avec deux verres. Il me tend le mien. Nos doigts se touchent. Il sourit. Pas un sourire commercial. Un sourire lent, qui s’attarde. Je bois une gorgée. C’est du gin, avec du concombre. Frais. Trop frais. Ça me glace la gorge. »*

Je sens le gin. Je sens le froid. Je sens ses doigts contre les siens. Je ferme les yeux une seconde. Quand je les rouvre, trois nouveaux messages m’attendent.

*« On s’est assis sur le canapé. Pas l’un en face de l’autre. À côté. Assez proches pour que mon épaule touche la sienne quand je bouge. »*

*« Il sent bon. Pas du parfum de pharmacie. Quelque chose de boisé, de sec. Du santal, peut-être. Ou du cuir propre. »*

*« Il a posé sa main sur ma cuisse. Juste posée. Pas un geste. Un poids. Chaud. »*

Je relève les yeux vers la télé. Une pub pour une voiture. Des gens heureux sur une route déserte. Je n’ai jamais détesté une pub autant que celle-là. Je regarde l’écran sans le voir, et je lis ses mots encore une fois. *Sa main sur ma cuisse.*

*« Je n’ai pas bougé. Je l’ai regardé. Il a soutenu mon regard. Pas de défi. Pas de jeu. Juste une question silencieuse. Est-ce que tu veux ? »*

*« J’ai incliné la tête. Pas un oui franc. Pas un non. Un peut-être qui veut dire oui. »*

*« Sa main a bougé. Juste un peu. Un centimètre plus haut. Le pouce a tracé un cercle sur le tissu de ma jupe. »*

Je me lève. Je fais trois pas dans le salon. Je reviens. Je me rassois. Mon cœur tape dans ma poitrine comme un poing contre une porte.

*« L’autre couple a disparu. Je n’ai pas vu quand. Léna et le barbu ne sont plus là. Il ne reste que nous. Moi et Mathias. Et la musique. Un jazz lent, une trompette qui traîne. »*

*« Il s’est penché vers moi. Sa bouche près de mon oreille. Il a dit “tu es belle” d’une voix grave, pas forcée. Comme s’il disait la vérité. »*

*« J’ai tourné la tête. Nos bouches se sont presque touchées. J’ai senti son souffle. Chaud. Mêlé au gin. »*

*« C’est moi qui ai fait le premier mouvement. »*

Je laisse le téléphone sur mes genoux. Je respire. Je laisse l’image s’installer. Elle qui se penche. Elle qui prend la décision. Elle qui contrôle, même quand elle semble abandonner.

*« Je l’ai embrassé. Pas un baiser timide. Un baiser franc, avec la langue, avec les dents. Un baiser qui dit ce que les mots ne disent pas. »*

*« Il a répondu. Sa main a serré ma cuisse. L’autre a attrapé ma nuque, doucement, mais fermement. Comme s’il me tenait pour ne pas tomber. »*

*« Le baiser a duré longtemps. Assez pour que j’oublie où on était. Assez pour que je ne sache plus si la musique jouait encore. »*

*« Quand on s’est séparés, j’avais le souffle court. Il me regardait. Les yeux clairs, presque gris dans la lumière tamisée. Il a souri. Pas un sourire de victoire. Un sourire de connivence. Comme si on venait de signer un contrat tous les deux. »*

Je laisse mes doigts courir sur l’écran. Je ne sais pas quoi répondre. Il n’y a rien à répondre. Elle ne me demande rien. Elle me raconte. C’est tout. C’est tout ce qu’on a.

*« Il s’est levé. Il m’a tendu la main. »*

*« Je l’ai prise. »*

*« On marche vers le couloir. Celui où les autres ont disparu. »*

*« Je ne sais pas dans quelle chambre on va. »*

*« Je ne veux pas savoir. »*

Je pose le téléphone face contre la table. L’écran s’éteint. Le salon redevient silencieux, à part le ronronnement du frigo dans la cuisine. Je regarde la pub pour la voiture. Les gens heureux. La route déserte.

Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Elle ne veut pas que je réponde. Elle veut que je lise. Que j’attende. Que je reste là, dans ce silence, à imaginer sa main dans celle d’un inconnu, son corps qui suit, ses pas qui s’enfoncent dans un couloir que je ne verrai jamais.

Le téléphone vibre une dernière fois.

*« La porte est ouverte. La chambre est bleue. »*

Je reste assis. Le téléphone ne vibre plus. La pub s’arrête. Un générique commence. Je n’ai pas bougé depuis cinq minutes.

Je ne suis pas jaloux. Je ne suis pas triste. Je suis là, dans mon salon, à attendre le prochain message, le prochain mot, la prochaine image qu’elle voudra bien déposer dans ma tête.

C’est ça, notre contrat. Elle vit. Je lis. Et dans l’espace entre ses mots et mes yeux, quelque chose brûle.

Je ramasse le téléphone. Je l’allume. Je regarde l’écran vide.

Rien.

Pas encore.

Mais ça va venir.



6views

Comments

Sign in to join the conversation.

No comments yet. Be the first to share your thoughts.

Disclaimer

This is a work of fiction, assisted by artificial intelligence. Any names or characters, businesses or places, events or incidents, are fictitious. Any resemblance to actual persons, living or dead, or actual events is purely coincidental.

Content Removal Policy

  • Users may report content that may be illegal or violates our Standards.
  • All reported complaints will be reviewed and resolved within seven business days.
  • Review Process: Our team will assess the reported content against our guidelines.
  • Appeals: If you disagree with a decision, you may appeal within 14 days of notification.
  • Potential outcomes include: content removal, account warning, or no action if no violation is found.

To report content, email us at [email protected]