Baisers couronnés

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Published 8/23/2026
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J’ai tué un homme pour la première fois à quatorze ans.

Pas avec mes mains. Avec un stylo.

Mon père m’avait tendu le dossier, ouvert à la page trois. « Signe en bas, à droite. » J’avais signé. Le lendemain, un camion-citerne avait explosé sur l’autoroute A6. Trois morts, dont le directeur financier d’une compagnie d’assurances qui avait refusé de renégocier nos contrats. Les journaux avaient parlé d’un accident. Mon père m’avait offert une montre.

Aujourd’hui, j’ai vingt-sept ans. Et on me force à épouser une femme que je n’ai jamais vue.

Le hall de l’hôtel Ritz sent le cuir neuf et le mensonge. Je suis assis dans un fauteuil trop bas, les genoux remontés comme un gamin puni, pendant que mon père et le sien se serrent la main devant les photographes. Flash. Flash. Sourire. Flash. Ils ressemblent à deux requins qui négocient le partage d’un banc de poissons.

— Tu pourrais au moins essayer d’avoir l’air content, murmure ma mère derrière moi.

Je ne me retourne pas.

— Je pourrais aussi essayer de me tirer une balle. Ça serait plus intéressant à regarder.

Elle pose une main sur mon épaule. Ses doigts sentent le Chanel N°5 et la résignation. « Ne fais pas l’enfant, Élias. Tu sais ce qui est en jeu. »

Oui. Je sais. Cent cinquante mille hectares de terres agricoles au Sénégal. Un monopole sur le transport maritime en Méditerranée. Et une femme qui va dormir dans mon lit pendant que je compterai les fissures du plafond en me demandant si j’aurai le courage de la détester assez pour que ça ne fasse pas mal.

La porte de la suite présidentielle s’ouvre.

Elle apparaît.

Et tout ce que j’avais préparé comme indifférence s’effondre comme un château de cartes sous la pluie.

Elle n’est pas belle. Belle, c’est un mot qu’on utilise pour les voitures ou les couchers de soleil. Elle est autre chose. Quelque chose qui ressemble à une gifle en pleine nuit. Des cheveux noirs tirés en arrière, un visage aux angles trop nets, des yeux couleur de tempête. Elle porte une robe blanche sans manches, simple, presque sévère. Rien qui brille. Rien qui supplie. Elle avance dans le hall comme si le marbre était à elle, comme si chaque regard posé sur elle était une dette qu’on lui devait.

Son père lui dit quelque chose à l’oreille. Elle incline la tête. Un geste d’obéissance parfaitement calibré. Mais ses yeux, eux, n’obéissent à personne. Ils balayent la salle, s’arrêtent sur moi, et je sens le choc. Pas de l’intérêt. Pas de la curiosité. Une évaluation. Froide. Clinique. Comme si elle mesurait déjà combien de temps il me faudrait pour la trahir.

Je me lève.

— Élias Delacroix.

Ma voix sonne creux dans le silence des lustres.

— Camille Vernet.

Elle ne tend pas la main. Elle me regarde. Juste assez longtemps pour que je comprenne que c’est elle qui fixe les règles. Puis elle tourne la tête vers son père, vers le mien, vers les photographes, et elle sourit. Un sourire de porcelaine. Parfait. Vide.

Et là, je comprends.

Cette femme est une actrice.

Mais pas pour moi. Contre moi.

La réception dure trois heures. Je bois du champagne que je ne goûte pas, je serre des mains dont j’oublie les noms, j’écoute mon père vanter les mérites de cette alliance comme s’il parlait d’une fusion industrielle. « Complémentarité des actifs. Synergie des marchés. » Il utilise des mots que je déteste, des mots qui sentent le PowerPoint et la lâcheté.

Camille est à l’autre bout de la salle. Elle parle à un ambassadeur, rit à une blague, incline la tête avec cette grâce de cygne robotique. Elle est parfaite. Trop parfaite. Et cette perfection me gratte sous la peau comme une étiquette de costume qu’on aurait oublié d’enlever.

À vingt-deux heures, son père annonce que les jeunes mariés doivent se retirer. « Pour faire connaissance. » Il dit ça avec un sourire qui signifie exactement le contraire.

On nous conduit à l’étage. Une suite au sixième. Deux chambres communicantes. La porte entre elles est ouverte. Je vois un lit immense, des draps blancs, une bouteille de Dom Pérignon dans un seau d’argent. Le décor standard de l’intimité qu’on achète.

Camille entre la première. Elle pose son sac sur la commode, enlève ses escarpins, et je remarque qu’elle est plus petite sans eux. Pas plus fragile. Plus petite. Comme un couteau pliant.

— Alors, dit-elle sans se retourner. On fait semblant ou on établit les règles ?

Sa voix a changé. Plus dure. Plus plate. L’accent policé a disparu, remplacé par quelque chose de rugueux, de réel.

— Les règles, je réponds.

Elle se retourne. Elle croise les bras. Elle me regarde comme on regarde un contrat avant de le déchirer.

— Première règle. Tu ne me touches pas. Pas dans ce lit, pas dans l’autre, pas dans un couloir, pas sous prétexte de me retenir quand je tombe. Jamais.

— D’accord.

— Deuxième règle. Tu ne mens pas sur ce qu’on fait. Pas à tes parents, pas aux miens, pas aux journalistes. Si on doit jouer les amoureux en public, on le fait. Mais en privé, la comédie s’arrête.

— D’accord.

— Troisième règle.

Elle marque une pause. Ses doigts tapotent son avant-bras. Un tic nerveux. Le premier signe de failles que je vois chez elle.

— Troisième règle, tu ne poses pas de questions sur ce que je fais en dehors de ce mariage. Tu ne regardes pas mes appels, mes messages, mes allées et venues. Tu fais comme si j’étais transparente.

Je la regarde. Vraiment. Pour la première fois depuis qu’elle est entrée dans cette pièce, je la regarde comme une personne, pas comme un problème.

— Et toi ? je demande.

— Quoi, moi ?

— Quelles sont tes règles ?

Elle cligne des yeux. Une fois. Deux fois. Je viens de la surprendre. C’est bref, c’est infime, mais je l’ai vue. Une fissure dans la porcelaine.

— Je n’ai pas de règles, dit-elle. J’ai des conditions.

— Alors dis-les.

Elle s’approche. Pas assez pour que je la touche. Assez pour que je sente son parfum. De la vanille et quelque chose d’amer. Du thé vert. De la fumée.

— Ma condition, c’est que tu restes en vie assez longtemps pour que ce mariage serve à quelque chose.

Elle dit ça sans sourire. Sans ironie. Comme une évidence.

— Et si je ne reste pas en vie ?

Elle hausse une épaule. Un geste trop décontracté pour être vrai.

— Alors je deviens veuve. Et je prends tout.

Elle tourne les talons, entre dans sa chambre, ferme la porte. Le bruit de la serrure claque dans le silence.

Je reste seul au milieu de la suite, avec le champagne qui fond dans sa glace et une question qui cogne contre mes tempes.

Qu’est-ce qu’elle cache ?

Et surtout. Est-ce que je veux vraiment le savoir ?



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